• Adossée à l'encoignure de la porte, je regardais Castiel et Asher, au chevet de leur ami. Lysandre était dans le comas. Si les pouvoirs de Kentin, ajoutés aux miens, avaient suffit à guérir les blessures superficielles d'Ambre et Asher, nous n'avions pas pu réanimer le chanteur totalement. Son état était stable, mais nous ne savions pas dans combien de temps il se réveillerai, ni même si il se réveillerai. Sans les pouvoirs de Nathaniel, nous n'étions sûrs de rien.

    Nous avions enterré le jeune homme dans le jardin, pour l'instant, mais Ambre nous avait fait comprendre qu'elle souhaitait, lorsque tout serait terminé, le ramener à Amoris, dans le caveau de sa famille. La mort de son frère l'avait dévastée. Elle passait le plus clair de son temps enfermée dans sa chambre, assise dans le jardin, silencieuse.

    Asher se leva, posa sa main sur l'épaule de Castiel, et quitta la pièce. En passant devant moi, il me fit signe d'entrer, des larmes dans les yeux. Je le serrai contre moi, et m'avançai vers le lit.

    Le loup n'eut pas de réaction quand je m'assis à ses côtés, ni même quand je le pris dans mes bras. J'étais désolée pour Lysandre, et pour eux. Ces garçons m'avaient tant apporté que les voir ainsi tous les deux me brisait le cœur.

    - Pardon de n'avoir rien pu faire de plus, Clifford, murmurai-je, avant de réaliser que je l'avais appelé comme lorsque nous étions ensemble.

    Il leva les yeux vers moi, et je découvris avec effroi qu'il était à deux doigts de pleurer. Il me serra contre lui, ma tête posée sur son torse, et caressa mes cheveux.

    - T'as fait tout ce que t'as pu, et au moins, il est en vie, répondit-il.

    Quelque chose tomba sur ma joue; il était en train de pleurer, silencieux. Il m'avait prit contre lui pour que je ne le voie pas. Néanmoins, je relevai la tête, et posai mes lèvres sur ses larmes: le goût salé envahi ma bouche, et je sentis ses mains se crisper contre moi.

    - Me regarde pas, dit-il à mi-voix.

    Je plongeai mon regard dans le sien, obstinée.

    - Tu as le droit de pleurer, tu sais. C'est normal.

    Il ferma les yeux, et secoua la tête. Je comprenais ce qu'il ressentait; moi-même je ne parvenais que rarement à pleurer devant des gens.

    Je fis alors la seule chose que je pouvais faire. Je pris son menton entre mes doigts, et plaquai mes lèvres contre les siennes. Sans hésiter un seul instant, il me rendit mon baiser, nos corps collés, nos bouches scellées. Ses mains se baladèrent dans mon dos, jouant avec mes cheveux. Je retrouvai d'anciennes sensations qui m'avaient manquées.

    - Je t'aime, Castiel, dis-je en m'écartant de lui. Je sais que notre histoire doit attendre, mais je t'aime. Je suis désolée pour tout.

    Il caressa ma joue, puis se releva, m'entraînant avec lui.

    - Viens, on va le laisser un peu, répondit-il.

    J'essuyai ses larmes du bout des doigts, et l'embrassai à nouveau, plus doucement. Il prit ma main, et m'entraîna hors de la chambre, vers la sienne. En fermant la porte, j'eus l'impression de laisser un cadavre derrière moi.

    Dans le couloir, je tombai nez-à-nez avec Mahault. Celle-ci me regarda un instant, puis se jeta à mon cou. Elle ne pleurait pas, mais les frissons qui la parcouraient montraient son émotion. Les contacts physiques avec elle étaient rares; elle n'était pas vraiment tactile. J'appréciai le geste.

    Dès qu'elle m'eut lâchée, le loup m'attira dans sa chambre, et ferma la porte derrière lui. Nous nous regardâmes, silencieux, l'air frémissant entre nous, pendant plusieurs longues minutes, puis il me plaqua contre le mur, sa bouche sur la mienne.

    - Tu me manques, Vampirella, susurra-t-il à mon oreille. 'Y a un truc de pas fini en moi quand t'es pas là.

    Je le repoussai vers le lit, et montai à cheval sur lui, enjôleuse. La tension monta d'un coup, et il me renversa pour me déshabiller hâtivement.

    - Tu devrais jeter un sort de silence à la pièce, je pense, dit-il.

    Je ne pris même pas le temps de répondre, et m'exécutai, avant de lui retirer ses vêtements à mon tour. Mon regard glissa sur ce corps si parfait, si merveilleux, si attirant... Je remarquai des traces de crocs sur son poignet.

    - Tu m'as nourrie pendant que je dormais, compris-je.

    Je réalisai que si il ne l'avait pas fait, je n'aurais peut-être pas été à même de vaincre le monstre, la veille. Il m'embrassa, et sa main coula le long de mon dos nu. Je fermai les yeux, et caressai son torse du bout des doigts, ignorant la légère marque laissée par mes ongles sur sa peau magnifique.

    - Fais moi l'amour, murmurai-je à son oreille.

    Il se pencha vers moi, et, en un instant, nous corps ne firent plus qu'un.

    *

    *  *

    Un peu plus tard, la tête posée sur son torse nu, je tentai de repousser encore un peu les problèmes qui m'attendaient hors de cette chambre. J'avais envie de ne jamais en sortir, d'oublier tout ce qu'il pouvait se passer à l'extérieur, rester aux côtés de Castiel pour l'éternité, comme nous l'avions prévu avant son absence de cinq ans. Lui ne dormait pas non plus, et j'écoutais son cœur battre, heureuse de savoir qu'il le pouvait encore, bien qu'il soit un hybride.

    - Quand tout ça sera terminé, je te promet de trouver un moyen de te faire redevenir un loup, déclarai-je doucement.

    - Tu sais... même si je dois rester comme ça pour toujours, je pourrai m'y habituer, je pense. Tant que t'es là.

    Je l'embrassai du bout des lèvres, presque chastement.

    - Castiel... Je regrette tout ce qui a pu se passer entre nous. Depuis le début c'est toi que je veux. C'est complètement nul de dire ça, mais c'est vrai.

    - Quand t'auras tué l'autre troll de Shrosouls, on règlera ça.

    - Oui. De toute façon, personne ne doit savoir ce qu'il y a entre nous, il pourrait s'en prendre à toi.

    Il me serra plus fort contre lui, et ne répondit pas. Nous savourâmes les dernières secondes qu'il nous restait ensemble, loin du monde, et je me sentis enfin entière à nouveau.


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  • Je partis à la suite de mon amie, suivant le bruit du claquement de ses talons sur le sol. Je savais qu'il était encore temps de faire demi-tour; je n'avais pas la moindre idée de ce qu'il fallait dire dans ce genre de situation, mais je ne trouvais pas normal de laisser celle qui m'avait fait connaître aux autres dans cet état, seule.

    La porte des toilettes pour femmes claqua, et je m'engouffrai à l'intérieur. Effectivement, Alessandra s'y trouvait, assise sur une cuvette, en face d'un miroir, la porte ouverte. Je m'approchai doucement, et m'accroupis à ses côtés.

    - Je ne comprends pas, commença-t-elle, il est odieux avec moi depuis quelques jours, sans aucune raison. Je croyais que c'était à cause de Debrah, mais il est venu s'excuser de la façon dont il m'avait traitée pendant qu'elle était là.

    - Tu as fait ou dit quelque chose de mal? demandai-je d'une voix étrangement calme et posée.

    Elle essuya ses yeux, en vain puisque ses larmes continuaient de couler. Ses lèvres étaient déformées par une grimace bizarre, que je connaissais bien; elle avait étiré le visage de ma mère pendant des mois.

    - Non, justement! Tu sais, je suis amoureuse de lui depuis la semaine de mon arrivée. Et tout allait bien avant, nous étions vraiment proches! Je ne le comprends pas...

    - Depuis quand exactement est-ce qu'il se comporte comme ça? continuai-je.

    Elle sembla réfléchir quelques instants, puis soupira.

    - J'ai l'impression que c'est depuis que tu es avec nous, mais ça n'a aucun sens: il a l'air de t'apprécier, il ne me reprocherait pas de t'avoir fait connaître aux autres, répondit-elle, avant d'étouffer un nouveau sanglot. Je savais qu'il pouvait être méchant, mais je pensais qu'avec moi, ce serait différent... Quelle idiote...

    J'hésitai, puis lui tapotai maladroitement l'épaule. Elle me sourit à travers ses larmes.

    - Merci d'être venue, Alyssa, dit-elle. C'est très gentil. Mais j'aimerais être seule, maintenant.

    - Je te laisse, pas de problème.

    - Est-ce que, euh... tu pourrais éviter d'en parler aux autres?

    - Je n'y comptais pas. Ça va aller.

    Puis je m'éloignai rapidement, pressée de retrouver les garçons.

    Lorsque j'atteignis ma destination, ceux-ci n'avaient pas bougé. Ils esquissèrent simplement un petit sourire dans ma direction, invitation muette à venir les rejoindre, à quoi je répondis volontiers, me plaçant entre eux, ni trop près, ni trop loin de Castiel; son manège d'avant l'arrivée d'Alessandra m'avait effrayée. Mais quelques chose d'irrésistible m'attirait en permanence vers ces deux jeunes gens, quelque chose que je ne pourrai pas décrire et qui, pourtant, était bien réel. Je me sentais bien mieux en leur compagnie qu'en celle de mes nombreux autres amis.

    Castiel avait sorti une guitare sèche, une Gibson d'après ce qui était écrit sur la tête; je n'étais pas très connaisseuse. Elle avait une couleur tout à fait classique, à l'exception que quelques motifs plus clairs représentant des branches. Cependant, entre les mains du garçon, elle avait l'air absolument hors du commun. Quelques notes s'élevaient, ce après quoi Lysandre se mit à chantonner doucement. L'harmonie entre les deux garçons était merveilleuse, et l'était plus encore lorsqu'on se trouvait aux premières loges, et non caché derrière une rambarde d'escalier.

    Sans y faire attention, je commençai à taper du pied en rythme, hypnotisée par leur musique. Le guitariste me sourit, puis, au bout de quelques minutes d'extase, la chanson s'acheva.

    - C'était magnifique! m'exclamai-je plus vivement que d'ordinaire.

    - Ravis que ça t'ai plu, répondit humblement Lysandre.

    - Tu fais de la musique? demanda Castiel pour la énième fois.

    C'est ce que l'on peut appeler quelqu'un d'obstiné.

    - Euh... Je sais un peu chanter, jouer frère Jacques au piano, et Come as you are à la guitare, dis-je, gênée. Rien d'exceptionnel. Je suis plutôt douée en écriture et en dessin.

    - Tu pourrais écrire des chansons?

    - Je ne sais pas, je n'ai jamais essayé. Et puis elles ne seront jamais aussi bonnes que les vôtres.

     Les deux garçons se regardèrent un instant, silencieux. Enfin, le chanteur se tourna vers moi.

    - Disons que nous ne serions pas contre un peu d'aide... J'ai du mal à en écrire en ce moment, expliqua Lysandre, et Castiel possède bon nombre de thèmes qui n'attendent que des paroles pour être complets. Mais nous verrons ça plus tard.

    Je battis des paupières, incertaine. Ils me demandaient d'écrire des chansons pour leur groupe? Je n'avais jamais fait ça...

    - Si tu ne veux pas, ce n'est pas grave, continua le chanteur en souriant.

    Lysandre, ou l'art de lire dans les pensées.

    - Non non, je suis d'accord! J'ai juste peur de ne pas être à la hauteur...

    - Tu seras à la hauteur, lâcha Castiel sans même me regarder.

    Je tournai la tête vers lui, rougissante. Il venait d'exprimer sa confiance en mes capacités sans émettre le moindre doute, comme si cela lui semblait parfaitement évident. Comment devais-je réagir? Ce n'était pas un compliment anodin, mais l'expression explicite de sa confiance la plus aveugle. Comment pouvait-il dire ça, alors même qu'il ne me connaissait que depuis quelques jours? Est-ce qu'un simple regard pouvait lier deux êtres? Est-ce que l'évènement survenu cinq ans auparavant l'avait marqué tout autant que moi? Existait-il une connexion entre nous, pour qu'il se comporte ainsi avec moi? Je ne savais plus que penser, trop de questions se bousculaient dans ma tête.

    Lysandre me souriant, conscient également qu'un compliment du guitariste était une faveur accordée à bien peu de gens.

    - J'essaierai, mais j'aurai besoin de votre aide, dis-je.

    - C'est un rendez-vous, petite Alyssa? répondit Castiel, moqueur.

    Écarlate, je fixai mes pieds, sans même prendre la peine de relever la plaisanterie sur ma taille. Il commençait à me taquiner; c'est comme ça qu'il était au début, avec Alessandra. Ce comportement m'effrayait un peu, peut-être parce que c'était nouveau pour moi.

    - Je... Non, bafouillai-je.

    Il ouvrit la bouche pour ajouter quelque chose, mais la cloche sonna, coupant court à ses plaisanteries douteuses. Il la referma doucement, me sourit, et posa un baiser sur le haut de mon crâne avant de s'en aller, guitare à la main. Je me levai, imitée par Lysandre. Nous étions tous deux conscients que le comportement du rouquin n'avait rien de normal, mais restâmes tout de même silencieux. Lorsque, au bout de quelques secondes, nous décidâmes de nous avancer vers la salle de notre prochain cour, Lysandre brisa le silence.

    - Ne fais pas attention à lui, il a toujours été bizarre, dit-il.

    - Je le sais... Je n'y suis juste pas habituée, répondis-je, un peu rouge.

    Nous rejoignîmes le petit attroupement devant la salle d'histoire, mais restâmes néanmoins un peu à part. Conscients que personne ne pouvait prévoir si Castiel prendrait part ou non au prochain cour, nous ne nous inquiétâmes pas de son absence; il pouvait être parti fumer, et arriver plus tard, ou bien ne pas venir du tout.

    Le professeur, monsieur Faraize, nous invita à entrer d'une voix tremblotante, et je suivis Lysandre vers les tables du fond. Les palliasses possédant trois places, nous laissâmes celle près de la fenêtre libre, au cas où, et nous assîmes l'un à côté de l'autre.

    Les cours de monsieur Faraize étaient ennuyeux et monotones, si bien que Lysandre se perdit rapidement à écrire dans son carnet. Quand à moi, j'étais troublée par sa demande de tout à l'heure. Face à ma feuille, j'hésitais, incertaine. Je n'étais pas sûre d'être capable d'écrire une chanson.

    "La seule façon d'être fixée, c'est d'essayer", songeai-je en attrapant un stylo à encre noire. Je posai la plume sur la feuille, et commençai à écrire.

    " I used to walk in the shadow,

    (J'avais pour habitude de marcher dans l'ombre)

    Lost and pale, I didn't know

    (Perdue et blême, je ne savais pas)

    Of what would be done my future,

    (De quoi serait fait mon future)

    I was not even sure

    (Je n'étais même pas certaine)

    To be really alive.

    (D'être vraiment vivante.)

    Understand, sweetie, without you I'm alone,

    (Comprends, mon cœur, sans toi je suis seule)

    I don't have anything to hold on

    (Je n'ai rien pour me retenir)

    And to make me quiet when I think to die.

    (Et m'apaiser quand je pense à mourir.)

    I became invisible for everybody,

    (Je suis devenue invisible pour tout le monde)

    I just wanna disappear slowly,

    (Je veux juste disparaître doucement)

    And lie forever beside you,

    (Et m'étendre à tout jamais à tes côtés)

    Be cold and motionless like you,

    (Être froide et immobile comme toi)

    Live or die underground,

    (Vivre ou mourir sous la terre)

    And born again in the other side.

    (Et renaître de l'autre côté.)

    Je fixai ma feuille, silencieuse. Cette ébauche de chanson conviendrait-elle? N'en révélait-elle pas trop sur mon état d'esprit? Sur ma vie? N'était-ce pas le but, après tout? Je devais sans doute la faire lire à Lysandre, mais j'avais peur de ce qu'il pouvait se passer ensuite.

    Le bruit d'une porte qui s'ouvrait coupa court à mes interrogations. Castiel venait d'entrer, nonchalant, les mains dans les poches, et se dirigeait vers notre table.

    - Monsieur Martes, vous avez un mot de retard? demanda le professeur, un peu anxieux.

    - Nan, répondit le jeune homme, et il se désintéressa de son interlocuteur pour venir s'asseoir à mes côtés.

    Monsieur Faraize n'insista pas, et reprit son cours là où il s'était arrêté.

    Le guitariste laissa négligemment tomber sa sacoche sur la table, et s'assit à mes côtés. Pendant quelques minutes, il ne se passa rien de spécial, Lysandre écrivait toujours, je relisais ma feuille, Castiel ne faisait rien en particulier, quand tout à coup le rouquin se pencha vers moi. Par réflexe, je plaçai mon bras sur les écritures, les dissimulant à sa vue. Ma plus grande crainte avait toujours été que l'on découvre ce que j'écrivais, mais n'avait-il pas lu quelques extraits de mon carnet? Cela tenait-il toujours avec lui?

    - Aller, laisse moi voir, petite, murmura-t-il avec un sourire en coin.

    Sans savoir pourquoi, je retirai mon bras, et glissai le papier vers lui. Je fixai son visage tandis qu'il lisait les quelques mots inscrits, anticipant sa réaction. Il allait peut-être trouver ça trop déprimant.

    Quand il releva les yeux vers moi, il ne souriait plus. Il se pencha un peu.

    - C'est plutôt génial pour quelqu'un qu'a jamais écrit de chansons, dit-il.

    Soudain, je n'étais plus sûre d'avoir aussi froid.


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  • POINT DE VUE MAHAULT

    - Alors, vous avez réussi? demandai-je, inquiète.

    Alyssa et Kentin hochèrent la tête et sourirent. Je lâchai un soupir de soulagement, quand un bras enlaça mes épaules. Je tournai la tête: Asher, souriant, me regardait.

    - Ce n'est pas à toi de te faire du soucis, petite sœur, déclara-t-il. Profite de tes seize ans, plutôt.

    Je souris à mon tour. Passé le choc de cette découverte, mes frère et sœur se révélaient être absolument géniaux. Ils avaient tendance à me couver un peu trop, mais Jack en faisait de même, et ça ne me dérangeait plus depuis longtemps. Mathilde faisait exprès de me laisser dormir plus que nécessaire, sans penser à elle, et Asher était le meilleur des confidents. Depuis que je les avais rejoints, je me sentais plus à ma place, plus normale. Mon pouvoir n'effrayait personne, Nathaniel mis à part, mais comme je ne l'aimais pas, je me fichais de son avis.

    - Je ne suis plus un bébé, Asher, répondis-je sans agressivité. Tout le monde ici se fait du soucis pour elle, je peux bien faire la même chose!

    Il m'ébouriffa les cheveux.

    - Je sais bien. Je préfèrerai que personne n'aie à s'inquiéter pour elle. Merci de vous en être occupés, vous deux, lança-t-il à Alyssa et Kentin.

    Asher s'écarta de moi pour aller enlacer sa petite amie, tandis que le sorcier retournait vaquer à ses occupations. Quand à moi, je laissai les tourtereaux entre eux, et m'en allais vers le jardin. J’aperçus Castiel et Lysandre en train de parler avec Kentin, mais les laissai entre eux. Plus loin, près de la piscine, je trouvai Jack et Rowtag, côte à côte, silencieux.

    Alors que je me dirigeai vers eux, je remarquai que mon frère affichait une expression mécontente.

    - Elle vient de me dire que c'était de ma faute si elle s'était séparée de Castiel, et qu'elle ne voulait plus que je la protège, grommela-t-il dès que je fus assez proche pour l'entendre.

    Je levai un sourcil. Nous étions proches, mais pas au point qu'il me raconte ses histoires de cœur. Je m'assis aux côtés de Rowtag, et lui caressai la tête avec nonchalance.

    - Et du coup tu utilises Rowt comme psy personnel? lançai-je, moqueuse.

    Il me lança un regard noir, indiquant qu'il n'était vraiment pas d'humeur à rigoler.

    - T'es chiant quand t'es énervé, grognai-je.

    - Désolé, Mahault. Tu n'y es pour rien, dit-il.

    - Je sais bien que je n'y suis pour rien! Pas la peine de me le rappeler!

    Rowtag laissa échapper un petit rire, qui m'apaisa un peu. Je ne voulais pas être en colère contre mon frère, encore moins pour quelque chose d'aussi futile. Et on osait dire que c'était moi l'enfant? A vingt-quatre ans, il devrait être capable de maîtriser ses émotions.

    - Mathilde a suffisamment de problèmes en ce moment pour qu'on y rajoute vos stupides rivalités de garçons! De toute façon, elle finira par se remettre avec Castiel, c'est sa destinée.

    Jack et Rowtag me regardèrent étrangement. Je savais que mes paroles étaient dures à entendre pour mon frère, mais il fallait le secouer un peu. Depuis mon arrivée, j'avais remarqué à quel point ma sœur et son loup s'aimaient, et je ne voulais pas que quelqu'un vienne les séparer définitivement.

    - Ah oui? Et comment tu sais ça, toi? demanda Jack, vexé.

    - C'est la sorcière morte qui me l'a dit, lâchai-je.

    - La sorcière morte?

    - Elle refuse de me dire son nom. D'après elle, si je le sais, je vais cesser de vouloir communiquer avec elle. C'est grâce à elle que Mathilde peut aider Kentin à propos de la magie.

    POINT DE VUE CASTIEL

    Les révélations de Kentin m'avaient fait un choc. Je ne pus, après ça, m'empêcher d'aller rejoindre Mathilde dans sa chambre. Apaisée, elle dormait. Elle était si belle... Je m'assis sur le lit, et lui caressai la joue, doucement. Je savais que je l'aimais, qu'elle m'aimait en retour, mais l'avoir vue avec Jack m'avait bouleversé. Je lui en avait tant voulu sur le moment... Bien que conscient qu'elle n'était pas totalement responsable, je ne pouvais pas m'empêcher de continuer à lui en vouloir. Elle était à moi, depuis le début...

    - Vivement que tout ça soit terminé, Vampirella, murmurai-je. J'aimerai qu'on puisse enfin vivre normalement.

    Je la vis remuer dans son sommeil, puis remarquai que ses crocs étaient sortis. Je vis aussi que même ses lèvres étaient pâles, et que ses joues paraissaient plus creuses que d'ordinaire. Et je le sentis, au fond de moi. Elle avait besoin de sang, de mon sang. Aucun autre ne la nourrirait correctement tant que je serais un hybride, son hybride. Voilà pourquoi elle était si faible. C'était effectivement à cause de moi.

    Je mordis mon poignet, et le collai à ses lèvres. Même endormie, elle dû le sentir, car elle se mit immédiatement à sucer la plaie avec appétit, s'agrippant à mon bras par ses mains. Peu à peu, je voyais la couleur revenir sur son visage, sa peau était plus rose, elle semblait plus vivante. Elle ressemblait d'avantage à la fille que j'avais rencontrée au lycée qu'au mannequin retouché qu'elle semblait être deux minutes plus tôt. Et je préférais ça, de loin.

    Soudain, elle fit un mouvement bizarre, et éloigna mon poignet de ses lèvres. Le sang avait coagulé, mais je savais qu'elle s’effacerait aussi lentement qu'une blessure causée par de l'argent. 

    - Castiel, murmura-t-elle alors, toujours endormie.

    J'étais conscient que notre histoire devait attendre la fin de la bataille contre Shrosouls, mais, en la voyant ainsi, vulnérable, douce, en train de susurrer mon nom, je décidai qu'il en serait ainsi tous les jours pendant son sommeil: pendant quelques heures, je viendrai à côté d'elle, la nourrirai, ...

    Je me glissai dans le lit à ses côtés, et elle se retourna pour se blottir contre moi. Certes, elle ne devait pas le savoir, mais si me cacher permettait de lui rendre ses forces, alors je le ferai. Je l'embrassai sur le front.

    - Je t'aime, Vampirella, soufflai-je contre sa peau.

    Et je fermai les yeux.

    POINT DE VUE MATHILDE

    Quand je me réveillai, il était déjà dix heures du soir, ce qui signifiait que j'avais fait le tour de l'horloge. Ils m'avaient laissé dormir deux heures de plus que nécessaire. Je m'apprêtai à leur hurler dessus quand, en passant devant le miroir, je pris conscience de mon aspect. Mes lèvres étaient rouges, et ma peau rose, comme si ces quelques heures de sommeil supplémentaire avaient suffit à me faire redevenir normale. Ça donnait à réfléchir. Je décidai donc d'être plus raisonnable quand à ma consommation de sang et à mes périodes de repos.

    A peine avais-je revêtu ma tenue, qui se composait d'un short noir, d'un débardeur à brettelles croisées de la même couleur, et de Dr Martens, ainsi que d'une certaine quantité de couteaux à lancer, que je me précipitai à la cuisine pour me servir un grand verre de sang.

    Mahault, assise à la table, était en train de consulter un très vieil ouvrage, sans doute à propos de nécromancie. Seule au monde, elle n'avait aucun autre moyen d'apprendre à développer ses pouvoirs déjà immenses. Cependant, elle avait toujours seize ans, et moi bien plus que ça, aussi ne pus-je m'empêcher d'agir en grande sœur responsable.

    - Au lit, petite, ordonnai-je en lui indiquant sa chambre du doigt.

    Si à son arrivée elle aurait sans doute protesté, elle obéit aujourd'hui sans commentaire, le sourire aux lèvres. Alors qu'elle passait devant moi, je la pris contre moi, doucement.

    - Merci de m'avoir laissé dormir un peu plus, chuchotai-je. Mais je t'interdis de recommencer!

    - Cours toujours, répondit-elle, avant de s'éloigner vers sa chambre.

    Je levai les yeux au ciel. Aucun doute, cette petite était bien ma sœur. Un caractère comme ça ne pouvait qu'être assimilé au mien.

    Dehors, il faisait déjà nuit, et je laissai mes sens vérifier qu'il n'y avait pas le moindre intrus dans la maison. Castiel était éveillé, comme souvent, ainsi que Jack, ce qui était normal, puisqu'il était un vampire. Ils montaient la garde dans le jardin. Rowtag était dans la chambre de Mahault, fidèle à son poste. Asher et Alyssa étaient dans le salon, devant la télé, avec Ambre, et, enfin, Lysandre se trouvait dans la véranda, seul. Les autres dormaient déjà.

    Silencieusement, j'allai rejoindre les garçons dehors. Ces derniers m'entendirent arriver, ou me sentirent, mais ne quittèrent pas leur poste. Ils avaient été bien formés.

    - Du mouvement? lançai-je à leur attention.

    - Rien à signaler, me répondit Castiel d'un ton neutre.

    Je remarquai néanmoins qu'il semblait également plus reposé.

    - Tu as meilleure mine qu'hier, m'annonça Jack d'une voix mielleuse.

    Je vis le loup se raidir, et fronçai les sourcils.

    - Ce genre de remarque n'a rien à faire ici et maintenant, dis-je, glaciale. Asmine vient me voir de plus en plus souvent, et, malgré tout ce qu'elle dit, je sens que quelque chose d'encore plus grave se trame. Donc, reste attentif.

    Castiel sourit.

    - On peut quand même parler, non? grogna le vampire.

    - Oui, mais je n'ai pas envie de parler.

    Ce n'était pas totalement vrai. J'avais envie de parler, mais pas à lui. J'aurais aimé être seule avec Castiel. Pendant mon sommeil, j'avais eu l'étrange sensation qu'il était à mes côtés, et me retrouver seule à mon réveil m'avait rappelé à quel point il me manquait. J'en voulais à Jack d'avoir été présent ce soir là, et d'avoir accidentellement permis à mes nouveaux pouvoirs de se réveiller.

    - Génial, répondit-il.

    Je l'ignorai, et, l'air de rien, m'avançai vers la piscine. Je le faisais à chaque fois, pour vérifier qu'aucune créature de l'eau ne s'y cachait. Rien.

    - Vous ne trouvez pas que tout est trop calme, en ce moment? demandai-je, sérieuse.

    - C'est vrai, dit Castiel. Il y a un truc qui cloche.

    A peine avait-il prononcé ces quelques mots que des hurlements de terreur se firent entendre en provenance de la maison. Je devins blême.

    - Jack, reste ici au cas ou quelque chose arrive, Castiel, tu viens avec moi, ordonnai-je.

    Personne ne protesta, et nous nous précipitâmes à l'intérieur. La cuisine était dans un désordre improbable, et des bruits de lutte nous parvenaient du salon. Mon ouïe me confirma néanmoins que Mahault était toujours endormie, et Rowtag à ses côtés, sur ses gardes. Je regardai Castiel, et m'apprêtai à lui intimer de garder le silence quand une douleur bien connue envahi mon bras.

    - Asher, compris-je, épouvantée.

    A mes côtés, le loup devint livide, et se précipita dans le salon à ma suite. La scène qui suivit hantera à tout jamais mes songes.

    Je n'avais jamais vu autant de sang dans un même endroit. Lysandre, une jambe fracturée, gisait contre le mur, inconscient. Son arcade sourcilière était ouverte. Il baignait dans une immense flaque de sang, du sang de parapsycho, mais je compris que ce n'était pas le sien. Et je compris aussi que, vu la quantité, son propriétaire ne pouvait pas être vivant.

    Le parquet n'en était plus, il était intégralement recouvert de sang. Alyssa avait invoqué sa mère adoptive à laquelle elle était liée, et Asmine tentait du mieux qu'elle pouvait d'aider mon frère à se battre, tout en protégeant sa fille. Kentin l'aidait, en maintenant un champ de force conséquent entre l'humaine et le monstre, de la même façon qu'il englobait Lysandre d'un autre champ protecteur. Asher, une large blessure au bras, enfin, à la patte, s'était changé en un loup si imposant qu'il ne pouvait être naturel. A côté de lui, Ambre oscillait entre les larmes et la haine, et utilisait son pouvoir de faire souffrir de toutes ses forces contre l'adversaire, malgré le sang qui coulait de sa tempe droite.

    La créature était effrayante. Un nosferatu, c'est-à-dire un vampire victime d'une malédiction, ou allié à un démon. Il n'avait pas de cheveux, arborait de longues oreilles pointues, à l'instar de ses crocs, une peau grisâtre, des joues creuses, était immense, vêtu d'un cape noire, pouvait se changer en chauve-souris, et possédait la force de dix vampires ordinaires... Derrière lui, le corps déchiqueté de Nathaniel était exposé aux yeux de tous. Les miens s'écarquillèrent, et je réprimai un sanglot, qui se mua en sifflement de rage. La guérisseur, alerté par les bruits, avait dû accourir pour aider, imité par Kentin, sauf qu'il ne possédait pas les pouvoirs de celui-ci.

    Castiel se transforma, et se jeta sur le monstre. Je dégainai un couteau, et le lançai entre les deux yeux du vampire déchu, ce qui eu pour conséquence d'attirer son attention sur moi. Je feulai, et lui sautai dessus, tous crocs dehors. Il ricana.

    - Tu ne peux rien contre moi, petit vampire.

    - Je ne suis pas seulement un vampire, répondis-je.

    Je libérai mes pouvoirs de sorcière, et me concentrai. Le seul moyen de le détruire était de le faire brûler, aussi visualisai-je une énorme boule de feu. Au même moment, Castiel, avec l'aide d'Asher, arracha son bras gauche. La créature hurla, un cri qui n'avait rien de commun, à vous glacer le sang. Asmine, bien que possédant des pouvoirs très diminués, réussi à lui trancher l'autre main, et, enfin, Ambre libéra tout son pouvoir.

    - Souffre! hurla-t-elle, au moment ou ses larmes dévalaient ses joues.

    Le monstre bascula en arrière, et j'envoyai le feu sur lui. Tandis que son corps brûlait, des hurlement horribles s'élevaient dans les airs, puis plus rien. Le néant.

    - Nathaniel... soufflai-je, des sanglots dans la voix.

    Ambre se laissa tomber à côté du corps de son frère, et ne tenta plus de retenir ses larmes. Elle posa ses mains sur sa tête, en dépit des plaies qui constellaient sa peau.

    - Ç’aurait dû être moi... Moi pouvoir ne sert à rien, le sien était inestimable... Mon frère...

    Asher me serra contre lui, ému. Je regardai ceux qui étaient là depuis le début.

    - Et Lysandre? Il est...

    - Non, je ne crois pas, répondit Kentin d'un ton mal assuré.

    Je m'approchai du chanteur, bien que Castiel le tienne déjà dans ses bras. J'écoutai son pouls: il était si faible que des larmes me montèrent aux yeux.

    - Mathilde, fait quelque chose, m'implora le loup. S'il te plait... Tu dois bien avoir des dons de guérison! Ne le laisse pas mourir, pas comme ça!

    Je me mis à pleurer; mes dons étaient suffisants pour soigner un égratignure, mais trop faibles pour quoi que ce soit de plus important.

    - Pardon... Pardon, je ne peux rien faire...

    - Quelqu'un doit bien pouvoir faire quelque chose! hurla le loup.

    Je me sentais si inutile que j'en avais mal au ventre. J'attrapai la main de Lysandre, bien que consciente que ça ne servirait à rien, et la serrai de toutes mes forces.

    - Killer, il y a un moyen... Les puissants sorciers ont de grands pouvoirs de guérison, lança la voix d'Asmine, alors qu'elle était déjà invisible.

    Kentin s'approcha du chanteur, et leva la tête.

    - Dites moi comment faire, souffla-t-il. Il doit survivre.

    Je vis l'esprit réapparaître et pénétrer dans le corps du garçon. Alors, une lumière bleuâtre s'éleva autour de nous.


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  • Revenus dans le monde des vivants, mes amis avaient entreprit de vaquer à leurs occupations.

    Personnellement, j'étais agacée. Tout notre petit groupe avait refusé de descendre encore plus bas dans la demeure d'Hadès, et d'aller rendre une petite visite à Shrosouls. Ce qui signifiait que son anéantissement serait reporté, une fois de plus, et que, par conséquent, j'allais passer la nuit seule. Castiel avait été bien clair, sur ce point: nous règlerions nos problèmes une fois que toute cette affaire serait classée.

    Pour une fois, une douche ne suffit pas à me détendre. Tandis que je réunissais mes cheveux en une longue tresse qui tombait dans mon dos, je ne cessais de réfléchir. En deux jours, j'avais apprit que mon père avait trompé ma mère avec ma tante, et que, par conséquent, j'avais une cousine qui était également ma demi-sœur. Demi-sœur qui était accessoirement la dernière des nécromanciennes. Ajoutez à ça les disputes permanentes avec mon copain, qui faisait partie de l'espèce ennemie de la mienne, et que j'avais accidentellement changé en hybride, changement qu'il vivait plutôt mal, plus le fait que j'avais de nombreux prétendants, dont un qui m'attirait, et un qui s'appliquait à me compliquer la vie, et, enfin, l'idée que j'allais devoir séduire le démon qui menaçait de détruire l'humanité, mélangez le tout, et vous obtiendrez mon état d'esprit.

    J'enfilai une combinaison noire, attachai mes couteaux à ma ceinture, rangeai mes armes dans leurs holsters, glissai mes jambes dans des cuissardes noires, jetai un coup d’œil à la jeune femme à l’apparence de cadavre de porcelaine qui se reflétait dans le miroir en face de moi, puis sortis en soupirant. Plus les jours avançaient, moi je paraissais vivante.

    - Un jour, je vais devenir comme les vieux vampires qui sont décrits dans les livres, et pas une seule seconde on ne pourra me prendre pour une humaine, déclarai-je pour moi-même.

    - Ressembler à un vampire lorsqu'on en est un n'est pas forcément un mauvaise chose, tu sais. On aurait pu penser qu'après six ans d’existence vampirique, tu te serais habituée, mais non, lança une voix derrière moi.

    Je n'eus pas besoin de me retourner pour identifier Jack. D'ailleurs, je ne lui adressai pas un regard, et continuai à avancer, en regardant devant moi. Je lui en voulais encore pour son petit jeu de tout à l'heure avec les garçons.

    Dehors, il pleuvait. Je me rendis compte que j'avais froid, ce qui était anormal. Jack m'avait suivit, et je le sentais frissonner, lui aussi. Ce qui me conforta dans l'idée qu'il y avait quelque chose d'étrange ici. Et, dans ma bouche, le mot "étrange" ne pouvait rien n'annoncer de bon.

    Je sentis un imperceptible mouvement d'air derrière moi, et, avant même de m'être totalement retournée, un couteau était fermement serré par ma main droite. Jack se retourna également, et il était inutile de le regarder pour sentir la tension qui émanait de lui. L'adrénaline était montée d'un seul coup.

    L'ennemi était pourtant invisible. Je sentais sa présence, ici, face à moi, mais ne distinguais rien du tout. Jack me lança un regard inquiet à la dérobée.

    - Killer, lança la voix de la créature, Killer, c'est moi, la sorcière morte.

    - Asmine? répondis-je, me détendant légèrement.

    Ce ne fut qu'alors qu'elle apparu, grande, blanche, superbe. Même dans la mort, cette femme était restée belle. Elle avait les même yeux bleus que Kaitlynn et Lestat, ses vrais enfants, ceux que j'avais tué - avec plaisir - sauf que les siens ne reflétaient rien de mauvais. Ses cheveux oscillaient entre le châtain de sa fille et les reflets rouges de son fils. Son teint mat faisait encore un peu ressortir ses yeux. Elle portait la même longue robe blanche que la première fois où nous nous étions vue, ce qui lui avait valu le surnom de Dame Blanche, bien qu'elle soit loin d'en être une. Son pentacle de sorcière ornait toujours son cou, protection contre le mal. Je rangeai mon couteau.

    - Qu'est ce que vous voulez? questionnai-je.

    - Tout d'abord savoir si tu prends bien soin de mon Alyssa.

    - Elle va très bien, ne vous en faites pas, répondis-je.

    - Ensuite te mettre en garde. Shredder Of Souls n'émet plus le moindre bruit, dans la demeure d'Hadès. Les autres âmes ne s'en formalisent pas, mais je sais que ça ne présage rien de bon. Le maître des Enfers est inquiet, lui aussi. Il pense, tout comme moi, que le Démon s'en est allé, qu'il a trouvé une autre cachette.

    Je pâlis autant qu'un vampire en est capable. Nous l'avions perdu...

    - Vous n'avez pas la moindre idée de l'endroit où il peut se trouver? demanda Jack, naïf.

    Asmine lui adressa un regard méprisant; elle semblait ne pas aimer les vampires, du moins, les autres que moi. C'est donc vers moi qu'elle se tourna pour répondre, bien que je connaisse déjà la réponse.

    - Il se cache forcément dans un lui de pouvoir maléfique. Le problème, c'est qu'il y en a tellement, à travers le monde, que vous ne le trouverez pas, à moins qu'il ne le décide.

    - Mais il souhaite me vaincre autant que je le veux, dis-je.

    - En effet. Je pense qu'il essaie simplement de t'affaiblir encore, ou alors de gagner en puissance, avant la confrontation final. Tu ne dois pas perdre, Killer, sinon le monde ne sera plus le même. Il n'y aura plus un seul humain, et les surnaturels mourront en grand nombre, ou bien seront réduits en esclavage.

    Je frissonnai. Je savais tout ça. Mais je n'avais que peu d'informations sur la façon de vaincre un démon, si ce n'était que les femmes étaient son point faible.

    - Merci de nous avoir prévenus, Asmine, lançai-je.

    - De rien, souffla-t-elle avant de s'approcher de mon oreille. Si tu veux mon avis, Killer, oublie ce vampire de pacotille, et retourne avec ton hybride. Le futur te montrera que j'ai raison.

    Sitôt cette phrase prononcée, elle disparu, happée par les Enfers. Je fis volte-face.

    - Pourquoi est-ce que tu me suis, Jack? grognai-je, agacée.

    - Pour te protéger, dit-il.

    - Je crois que tu en as assez fait. Si tu n'avais pas voulu me protéger, les pouvoirs d'Incube et Succube ne se seraient pas manifestés contre toi, et devant Castiel. Je veux être seule, crachai-je.

    Il me regarda, blessé par mes mots, puis son visage redevint de glace.

    - Comme tu voudras, répondit-il en tournant les talons.

    Je le regardai s'éloigner, et m'assis sur le sol. Castiel me manquait. Je ne voyais pas à quoi allaient me servir les pouvoirs des esprits violeurs, et, à cause de ces fichu pouvoirs, j'étais sur le point de le perdre. A cause de ça, et aussi du fait que je l'avais transformé en hybride. Je voyais qu'il ne supportait pas sa dépendance au sang, bien qu'il tente de le cacher. J'étais inquiète pour lui. Je savais qu'il ne me tuerait pas, mais si il décidait de se suicider afin de mettre fin à sa malédiction? Ces craintes me hantaient chaque nuit, tandis que je laissai Mahault se reposer.

    Mahault. Ce petit bout de femme était impressionnant. Elle ne semblait pas craindre les créatures qui assaillaient la maison certains soirs, et se battait avec l'énergie d'une tigresse. La seule chose dont elle avait peur, c'était de Shrosouls et des cauchemars qu'il pouvait lui envoyer si nous dormions en même temps. Ah, et aussi de notre père, ce qui était normal. Inquiète, j'avais assigné Rowtag à sa sécurité, et ils semblaient bien s'entendre, tous les deux.

    J'étais fatiguée. Je savais que j'allais bientôt devoir dormir, mais je ne pouvais m'empêcher de laisser quelques minutes de sommeil supplémentaire à ma petite sœur. Ça inquiétait beaucoup Asher, ça et le fait que je ne boive pas assez de sang. Ce devait être l'une des causes de mon apparence vampirique prononcée, d'ailleurs. Il craignait que je ne refasse des malaises, comme lorsque j'étais au lycée.

    - Mathilde, appela une voix depuis la maison.

    Je me levai, et m'avançai vers cette voix, consciente que quelqu'un allait encore m'engueuler pour être toujours réveillée. Et, en effet, c'est ce qui arriva.

    - Mathilde! hurla Alyssa. Mahault est levée depuis une demi-heure, et tout le monde te cherche! Tu dois dormir!

    Elle était vraiment drôle, quand elle s'énervait. Sa petite voix fluette ne collait pas du tout avec son ton et son expression. Kentin arriva derrière elle, des poches de sang dans la main.

    - Et tu dois boire, ajouta-t-il. C'est mieux pour tout le monde si tu es opérationnelle.

    - Boire du sang humain me dégoute, répondis-je, écœurée.

    - Mais ça te rend plus forte, et tu es en meilleure santé, alors ne discute pas.

    En temps normal, j'aurais sûrement discuté, et serait allée chasser un quelconque animal dans les alentours, mais la fatigue eu raison de moi, et je capitulai, empoignant la poche et me dirigeant vers ma chambre. A peine m'étais-je allongée, après avoir bu, que Morphée m'étreignis, et je tombais dans un sommeil sans rêves.

    POINT DE VUE CASTIEL

    Un verre de sang près de moi, j'étais, comme à mon habitude, avec Lysandre. Celui ci chantait, tandis que moi, guitare à la main, je l'accompagnai sur l'une de nos chansons datant du lycée. C'était triste à dire, mais il m'arrivait de songer que, si j'avais été humain, ou juste parapsycho, j'aurai pu devenir musicien professionnel. Lysandre aussi le pouvait, mais il avait choisi d'aider les autres, comme à son habitude. La quête de Mathilde était suffisamment noble pour qu'il choisisse de renoncer à ses rêves, et de la suivre.

    Moi, depuis mon adolescence, j'étais conscience que j'allais un jour devenir le leader des loups, appartenant à la famille Krust. Les hommes de ma famille étaient chefs de père en fils, et, même si les loups masquaient ça en élections, tout le monde connaissait déjà les résultats avant même le début des votes. Les loups vivaient dans un genre de régime totalitaire, c'est vrai. Mais depuis la mort de mon père, et mon refus de gouverner, c'est ma mère qui est à la tête des meutes. Et si, pendant cinq ans, j'ai dû disparaître, laisser mes amis, laisser Mathilde, c'était sur ordre de ce nouveau gouvernement. Personne ne peut s'imaginer à quel point j'en ai souffert.

    - Castiel, tu n'es pas concentré, me dit Lysandre avec un petit sourire.

    - Je n'ai pas fait de fausse note, et je suis dans le rythme, pourtant, répondis-je.

    - Peut-être, mais tu ne joues pas avec la même énergie que d'habitude. Tu penses à elle, n'est-ce pas?

    Parfois, c'était un grand soutient d'avoir un meilleur ami aussi attentif au langage corporel, aussi capable de comprendre ce que l'on ressent. Je n'aime pas mettre des mots sur mes sentiments, alors il le fait pour moi, et ça m'ôte souvent un lourd poids des épaules.

    - Entre autres, lâchai-je, l'air de rien.

    - Tu veux que j'essaie de voir si vous vous réconcilierez?

    Je secouai la tête. Avoir recours à la magie était la dernière chose dont j'avais envie.

    - Non, je préfère laisser faire le temps. Et si rien ne s'arranger, alors c'est qu'on était pas fait pour être ensemble. On aura eu des bons moments, dommage que ces derniers temps, ça se soit si mal passé.

    - Ne parle pas comme ça, Castiel. Peut-être que tout ira mieux.

    - Ouais, si elle ne tombe pas amoureuse de Jack, répondis-je, lugubre. Quoi que, je l'aurais bien mérité, pour l'histoire avec Amina.

    - Moi, je m'inquiète pour elle. Je crois qu'elle en fait trop. Tu as vu sa tête? Elle ressemble à un vampire, dit Lysandre.

    - Et alors? Elle est plus que belle. Et puis, c'est un vampire, lâchai-je, largué.

    Il m'adressa un sourire compatissant.

    - Ce que je veux dire, c'est que l'on ne peut plus la confondre avec une humaine, et que, normalement, ça n'arrive qu'après quelques siècles d'existence en tant que vampire.

    Je réfléchis silencieusement. Il avait raison. Si elle était toujours d'une beauté irréelle, une beauté de vampire, c'était parce qu'elle avait ce teint de porcelaine, semblable à de l'albâtre. Elle semblait être plus froide, aussi, et sa peau ne se colorait presque plus. Seules ses lèvres étaient encore rouges. Et ses yeux luisait d'un éclat surnaturel. Je soupirai.

    - Elle ne dors pas assez, et bois trop peu de sang, continua Lysandre. Je sais que les autres essaient de l'aider, mais quelque chose l'affaiblit, c'est certain. Elle devrait profiter de ses heures de sommeil, quand tout sera fini, elle ne pourra probablement plus jamais dormir, mais non, elle continue à se battre, encore, et toujours, en négligeant sa santé.

    - Qu'est-ce qui pourrait l'affaiblir comme ça? demandai-je, curieux.

    - A ton avis? lança une voix derrière moi.

    Je fis volte-face, et tombai nez-à-nez avec un Kentin moqueur. Celui ci vint s'asseoir à nos côtés, en tailleurs, et plongea son regard dans le mien. Dans ses prunelles, on voyait flamboyer le pouvoir qui lui avait été donné, faisant de lui l'un des plus grands sorciers de la planète, le plus grand quand il aura acquit une maîtrise totale sur ses pouvoirs.

    - Parce que tu sais quelque chose? crachai-je, agacé par son air supérieur.

    - Bien sûr que je le sais, répondit-il, toujours souriant.

    Depuis qu'il avait fait son grand retour, ce gars avait le don de m'énerver considérablement. Lysandre lui fit signe de continuer.

    - Quand un nécromancien perd l'un de ses zombies, non pas par choix, mais parce que quelqu'un d'autre l'a détruit, ça a pour conséquence de l'affaiblir.

    - Mathilde ne crée pas de zombies, dis-je.

    Cette conversation n'avait aucun intérêt.

    - Je sais, c'était un exemple. De la même façon, quand un créateur perd le contrôle de son hybride, ou s'éloigne de lui, il perd l'une de ses armes principales. C'est comme arracher ses crocs à un vampire, ou ses griffes à un loup. Il peut toujours se battre, mais moins bien. Heureusement pour nous, Mathilde possède tellement d'armes que ce manque ne se voit pas; elle n'en est peut-être même pas consciente, et mettra ça sur le compte de la fatigue. Elle se bat toujours aussi bien, mais on ne peut pas savoir si ça va durer éternellement.

    - T'es en train de dire que c'est de ma faute? grognai-je.

    - Exactement.

    - Kentin! s'exclama Lysandre. Castiel n'est pas coupable.

    Le sorcier regarda mon ami avec mépris, et je vis les yeux de ce dernier s'obscurcir.

    - Je vous dis ce qui est. Coupable ou pas, on s'en fiche. Le fait est que c'est la distance entre vous qui la met dans cet état. Et, sans vouloir vous affoler, je pense que si personne n'agit, ça finira par la tuer.


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  • J'étais cachée dans la cage d'escalier. Bien que je traîne maintenant depuis quelques jours avec la bande d'Alessandra, je ne pouvais m'empêcher de venir ici, à la pause de dix heures, pour écouter les deux musiciens parler. C'était impoli d'espionner les gens, mais je ne pouvais faire autrement: j'y étais désormais habituée, et accro, comme un fumeur à la nicotine. Et puis les deux jeunes hommes ne venaient que trop peu nous voir, au grand dam de ma première amie, qui était vraiment raide dingue du guitariste au cheveux rouges.

    - Alessandra ne tardera plus à te demander une relation sérieuse, Castiel, déclara Lysandre, stoïque comme toujours.

    Néanmoins, je distinguai dans ses beaux yeux vairons une lueur amusée. Le visage de son ami se décomposa lentement.

    - Je sais, répondit-il d'une voix vaguement étranglée.

    Apparemment, ses sentiments à lui étaient absents.

    - Et que comptes-tu lui répondre? 

    - Je... C'est une fille géniale, mais non. Non, jamais.

    - Pourquoi?

    Un silence s'installa. Je guettai la réponse, un peu curieuse de connaître les raisons de ce refus.

    - Ben... Voilà, il y a des yeux, qui me hantent depuis cinq ans. Je croyais qu'ils n'appartenaient à personne, et que je les avais rêvés, mais...

    - Ce sont les yeux d'Alyssa, n'est-ce pas?

    - ... Ouais. Elle a des yeux magnifiques, Lys', et tellement spéciaux... Et ce n'est pas seulement le fait qu'ils soient beaux... Je vois tout ce qu'elle ressent, au fond de ses iris. Elle est vraiment malheureuse. Et pourtant, c'est une fille vraie, naturelle, et bien.

    - C'est rare de t'entendre t'étendre en éloges sur une jeune fille autrement que pour ses exploits acrobatiques, Castiel.

    Il rougit.

    - Arrête.

    - Moi, je n'arrive pas à déchiffrer ses yeux, ajouta le victorien. 

    "Et moi, je n'aime pas que l'on parle de moi lorsque je suis censée être absente", songeai-je.

    J'allais me lever et me rendre au premier étage, d'où je pourrai observer les gens dans la cour, quand mon carnet me glissa des mains, et atterri pile-poil... Sur les genoux de Castiel. Celui-ci leva la tête, intrigué. Je me plaquai contre le mur, priant pour qu'il ne me voit pas. Mais quelle idiote, mais quelle idiote!

    Lysandre lui lança un regard neutre: il devait penser que, le carnet étant tombé sur son ami, c'était à lui et à lui seul de choisir ce qu'il en adviendrait. Je me maudis donc deux fois plus: si c'était le chanteur qui avait trouvé mon journal, j'aurai eu la certitude qu'il ne l'ouvrirait pas. Ce qui n'était pas le cas de Castiel. D'ailleurs, celui-ci commença à soulever la couverture. Agir, je devais agir, et vite!

    Je voulais jouer la jeune fille perdue, mais mon pied dérapa sur une marche, et je glissai sur les fesses, jusqu'au dernier palier, où les garçons me regardaient, mi-amusés, mi-suspicieux. Une parade, vite!

    - Euh... Ah, Castiel! C'est toi qui as mon carnet! J'étais à l'étage, dans les escaliers, et il est tombé derrière la rambarde! 

    - Rien ne m'oblige à te le rendre, répondit-il, amusé.

    - Pa... Pardon?

    - J'ai trouvé ton cahier, ça veut dire qu'il est à moi.

    - Ah non! C'est mon carnet, avec toute ma vie dedans! Ce que j'y ai écrit ne regarde personne d'autre que moi!

    - Je suis d'accord avec Alyssa, Castiel, ajouta Lysandre.

    Merci, Lysandre, merci. Tu es le meilleur. Mais, apparemment, le guitariste ne l'entendit pas de cette oreille. Il éclata de rire.

    - Lysandre, merci beaucoup, repris-je. Quand à toi, rends moi mon carnet!

    - Et si j'ai envie d'en savoir plus sur toi?

    C'était un peu bizarre, ça. Pour la première fois, j'intriguais quelqu'un au point qu'il veuille lire mon journal pour me connaître. Sauf que si il le lisait, il me connaîtrait mieux que personne. Et ça, c'était hors de question.

    Il ouvrit complètement la couverture, et regarda le dessin qui faisait office de page de garde. Une femme, portant une robe blanche, sale, aux yeux semblables aux miens, dont la longue chevelure noire cascadait dans le dos. Elle regardait au loin, une larme coulant sur sa joue, et tenait entre ses mains jointes une rose blanche, dont un pétale était en train de tomber. A côté, au dessus de ma signature, étaient inscrits les mots "je ne t'oublierai pas, petit frère". En dessous, une date. Six août 2005. Deux ans exactement après la mort de mon frère.  Ses doigts caressèrent lentement les traits, et il leva les yeux vers moi.

    - C'est toi qui l'a fait? 

    - Ben... C'est ma signature qui est dessus, répondis-je.

    - Je ne vais pas relever cette insolence, petite. J'veux dire, tu l'as fait quand t'avais sept ans?

    - ... Oui?

    - Ben putain!

    Il referma le carnet, et le garda sur ses genoux. Un frisson remonta le long de ma colonne vertébrale.

    Ses yeux se perdirent dans le vague, tandis que Lysandre me jetait un coup d’œil entendu: voir Castiel songeur était chose étrange.

    Je fixai mon carnet. J'avais peur qu'il le lise, peur qu'il sache ce que je vivais, ce que je me faisais. Comme mon attention était tournée vers lui, mon avant bras commença à me picoter. Mon avant-bras, qui ne ressemblait qu'à une masse de cicatrices. Celui qui me permettait de pleurer des larmes rouges. Je fermai les yeux. Je ne voulais pas y penser.

    J'ai froid, à nouveau...

    - Tu peux me le rendre? insistai-je malgré la peur.

    - Pourquoi est-ce qu'il est si important, pour toi, ce carnet? demanda Castiel.

    - Pourquoi est-ce que ta guitare est si importante pour toi? répondis-je.

    - Parce que c'est ce que je fais le mieux.

    Je le fixai.

    - Moi aussi. Ce que je fais le mieux, c'est remplir ce carnet.

    Il resta neutre, et se releva.

    - Je vais le garder jusqu'à demain. Après, je verrais si j'ai envie de te le rendre ou non.

    Il s'éloigna, sous mon regard désespéré.

    - Je suis désolée, conclut Lysandre.

    *

    *   *

    POINT DE VUE CASTIEL

    En arrivant chez moi, je montai directement dans ma chambre, et m'allongeai sur mon lit. Les yeux d'Alyssa m'obsédaient depuis si longtemps que je voulais maintenant connaître leur propriétaire au point de lire ce que je soupçonnais d'être son journal intime. Du bout des doigts, je caressai la couverture noire, hésitant à l'ouvrir. Après tout, c'était toute sa vie qui se trouvait à l'intérieur. Je n'apprécierai pas qu'on fouille dans la mienne. Un soupir franchit mes lèvres. J'étais trop curieux. Elle allait m'en vouloir...

    " 06/08/05

    Tu me manques tellement, petit frère... J'aimerais donner une âme à ce carnet, pour que, quand, lorsqu'il sera complet et que je le brûlerais, il aille rejoindre la tienne. Ça fait déjà deux ans que tu es parti, et que j'ai l'impression d'être une plaie à vif sans arrêt. J'ai tout le temps mal, j'ai toujours froid. Je m'efface, petit à petit. Les gens ne me voient plus. Je suis un peu comme une ombre, comme un fantôme. Je baisse les yeux, et je me tais. J'écoute. Je sais tout de tout le monde. Et je suis si gelée de l'intérieur... C'est dur de ne plus t'avoir à mes côtés. Je suis l'aînée, c'est moi qui aurait dû mourir en premier. C'est moi que ce camion aurait dû renverser."

     Mes yeux papillonnèrent. Elle avait une si jolie façon d'écrire, à seulement sept ans... Mais je ne voulais pas en savoir plus sur cette histoire horrible. Je sautai des pages, et arrivai à une date plus récente.

    " 07/07/14

    C'est mon anniversaire. Je viens d'avoir seize ans. Je n'ai pas eu de fête d'anniversaire, ni d'amis pour venir me le souhaiter. Mais je m'en fiche; j'ai l'habitude, tu sais.Tout ce dont j'ai besoin, c'est d'être à tes côtés. Mais même ça, on me le refuse. J'ai plusieurs fois pensé à me suicider, pour aller te rejoindre, mais j'aimerais finir ce carnet, d'abord. Peut-être qu'après, ce sera mon heure. Si seulement il n'y avait pas ces yeux, Ses yeux..."

     Cette dernière phrase attira mon attention. De quels yeux parlait-elle? Serait-ce des miens? Je retournai vivement en arrière, à cette date que je n'avais jamais pu me sortir de la tête. Je sentais que mes mains tremblaient, et d'une certaine façon, j'avais peur de ce que je pourrai découvrir durant ma lecture interdite. Car bien que je sois conscient que mon acte était égoïste, je ne parvenais pas à refermer ce carnet si mystérieux.

     "12/02/2007

     Je ne sais pas vraiment comment exprimer ce que je ressens à cet instant, petit frère. C'est comme si une faible lueur était apparue parmi les ténèbres de mon existence. Aujourd'hui est un jour que je n'oublierai sans doute jamais, car, pour la première fois, quelqu'un m'a regardé. Il a sûrement déjà oublié ce qu'il s'était passé, mais ce n'est pas mon cas. Aujourd'hui, la plaie à vif de mon cœur a eu droit à des points de sutures au fil d'argent; ils risquent de se briser à tout instant. 

    Comment te décrire cela, petit frère? Ses yeux étaient semblables à de l'argent en fusion, ornée de petites paillettes plus sombres, presque noires, et lorsqu'ils ont croisés les miens, ils se sont éclairés. Et si ce garçon, ce Castiel si énigmatique, ignore jusqu'à ma présence dans cette école, je sais avec certitude, même si je n'ai que neuf ans, que je ne pourrai jamais laisser cet instant sombrer dans l'oubli."

    Je posai brusquement le carnet, le cœur serré. Comment avait-elle pu penser que j'oublierai ses yeux? Une chose si exceptionnelle ne peut être effacée ainsi. Je n'avais pas le droit de lire son journal, aussi décidai-je que, si je voulais apprendre à la connaître, j'allais devoir lui parler, et devenir son ami. Je remis le livre noir dans mon sac de cours, et me laissai aller à mes pensées, seul, moi aussi.

     

    POINT DE VUE ALYSSA

    Le lendemain, ce fut avec la peur au ventre que j'allais au lycée. D'après ce que je savais de Castiel, il n'était pas méchant, mais avait un sens particulier des plaisanteries, et je ne savais pas à quoi m'attendre. Je dus subir les cours de huit à dix heures, livide, silencieuse, avant de pouvoir me rendre dans mon repère, la cage d'escaliers. Si Alessandra ne comprenait pas vraiment pourquoi j'avais tant besoin de m'y rendre chaque jour, elle ne tentait jamais de m'en empêcher. Je savais cependant qu'elle aurait préféré que je me joigne à elle et ses amis plus souvent: Alexy m'avait déjà adoptée, et son jumeau en avait fait de même. Toute leur joyeuse bande se montrait sympathique envers ma personne, et ça me faisait plaisir. J'aurais voulu l'écrire, mais, Castiel m'ayant confisqué mon carnet, j'en étais incapable.

    Lorsque, enfin, après deux interminables heures de cours, je pus m'échapper, je m'inquiétai de ne trouver que Lysandre à notre point de rendez-vous. Je dus blêmir, car il m'adressa un doux sourire, et posa sa main sur mon épaule.

    - Castiel viendra, ne t'en fait pas. Il prend simplement plaisir à faire attendre les gens, affirma-t-il.

    - Je... j'espère que s'il a lu mon carnet, il n'en parlera à personne. C'est tellement étrange pour moi de ne pas l'avoir que... En fait, toute cette situation est étrange, réalisai-je.

    - J'imagine qu'après avoir passé des années en solitaire, tu dois te sentir désorientée avec tout ce monde à tes côtés, dit-il, souriant doucement.

    - C'est parfaitement résumé!

    - Qu'est-ce qui est parfaitement résumé? lança une voix derrière moi.

    Je me raidis, tandis que Castiel saluait son ami. Il se pencha ensuite pour me faire la bise, ce à quoi je n'étais absolument pas préparée. J'eus donc la maladresse de tourner ma tête du mauvais côté, et manquai de peu d'embrasser le jeune homme. De livide, je virai au cramoisi. Celui-ci afficha un sourire moqueur, et ébouriffa mes longs cheveux noirs avant de s'asseoir, tout comme nous, à même le sol.

    - Alors, vous disiez quoi? répéta le guitariste, l'air de rien.

    Je le fixai, un peu choquée par sa nonchalance, puis retrouvai mes esprits.

    - Rends moi mon carnet!

    Il me dévisagea un instant, puis éclata de rire, et me le tendit , sans plus de cérémonie. A peine le carnet se retrouva-t-il entre mes mains que je me sentis plus apaisée. Je remerciai le jeune homme d'un geste de la tête, puis, ne sachant pas quoi faire, plongeai mon regard dans le sien. Comme il y a cinq ans, ses yeux s'éclaircirent un bref instant. Il ne pouvait se douter à quel point il m'envoûtait depuis ce jour là.

    - Est-ce que, euh... tu l'as lu? questionnai-je néanmoins, inquiète.

    Bizarrement, il perdit quelque peu son assurance, sous l’œil amusé de son ami. Son sourire moqueur disparu, et il se gratta l'arrière du crâne, l'air mal à l'aise. Je ne l'avais jamais vu ainsi.

    - Ben euh... Ouais, désolé, j'ai pas pu m'empêcher de lire quelques extraits, répondit-il en reluquant le sol.

    - Quelles dates?

    - Six août 2005, mais j'ai arrêté de lire rapidement, sept juillet 2014, et douze février 2007, lâcha-t-il.

    Je blêmis. La date de ce fameux dessin, ou j'expliquais ce qui était arrivé à mon frère, celle de mon anniversaire cette année, et, enfin, le pire de tout, ce jour où il m'avait regardée. Mon cœur accéléra, et la gêne m’envahit. Pendant un instant, je ne sus que répondre, puis les mots franchirent à nouveau mes lèvres.

    - Ok... Je ne t'en veux pas, mais ne parle de ce que tu as lu à personne, s'il te plait, déclarai-je d'une voix qui se voulait ferme malgré ses tremblotements.

    - J'en n'avais pas l'intention, t'inquiètes.

    Je laissai échapper un gros soupir de soulagement, qui entraîna l'hilarité des garçons. C'était trop d'émotion en trop peu de temps. Castiel passa son bras autour de mon épaule, et lança:

    - Elle est mignonne, pas vrai?

    Mon dieu...

    - Tu crois qu'elle sait faire de la musique?

    Je le regardai de travers. Il allait réellement parler de moi à Lysandre en faisant comme si je n'étais pas à côté? Pourquoi ne pas me poser directement la question? D'ailleurs, le chanteur afficha une mine épuisée.

    - C'est peut-être à elle qu'il faut demander, non? répondit-il dans un souffle.

    Castiel lui tira la langue, puis se tourna vers moi, un étrange sourire flottant sur ses lèvres.

    - Tu fais de la musique? me murmura-t-il, ses lèvres à quelques millimètres des miennes.

    Mais à quoi est-ce qu'il jouait? Pétrifiée, je n'étais plus maîtresse de mon corps. C'est le moment que choisi Alessandra pour arriver, joyeuse, comme à son habitude. Le rebelle s'écarta brusquement, sans me quitter des yeux pour autant, et salua la jeune fille distraitement. Ses longues jambes étaient mises en valeur par sa robe lui arrivant au milieu des cuisses, au décolleté plongeant juste comme il fallait.

    Inconsciemment, je me recroquevillai. Même si les gens qui me voyaient me trouvaient très belle, jamais mes vêtements ne m'iraient aussi bien; ils étaient fait pour me cacher, non pour me mettre en valeur.

    Alessandra sourit à Lysandre, et s'assit tout près de Castiel, son épaule touchant la sienne. Sous mes yeux ébahis, le garçon se raidis, et s'écarta légèrement. Certes, il était lunatique, mais jamais je ne l'avais vu se montrer si distant avec elle.

    - Castiel, lança la jeune fille, je t'ai dit que je ne t'en voulais pas pour Debrah.

    Le chanteur me lança un regard. Avait-il, lui aussi, l'impression d'être transparent?

    - Ouais, lâcha simplement le rouquin. Et t'es là pour quoi?

    Le visage de ma première amie se décomposa à vue d’œil. De la même façon, je ne comprenais pas son attitude. Ils étaient si proches, il y a quelques jours! Pourquoi se comportait-il comme si Ambre était en face de lui?

    - Pourquoi tu me parles comme ça depuis quelques temps? Tu as des problèmes? demanda la demoiselle, chamboulée.

    Ses grands yeux noisettes s'étaient embués de larmes. Le guitariste leva les siens vers elle, l'air dur.

    - Si j'avais des problèmes, je t'en parlerais pas. Qu'est-ce que tu veux? cracha-t-il.

    Elle se leva, chancelante, et s'écarta de lui. Je remarquai que la tension dans les épaules du jeune homme diminua.

    - T'es dégueulasse! s'exclama-t-elle, quelques larmes coulant sur ses joues.

    Elle tourna les talons, puis s'en alla. Hésitante, je me levai à mon tour, mal-à-l'aise. Les garçons me fixèrent en silence.

    - Je, euh... vais essayer de lui remonter le moral... je crois, bafouillai-je, avant de m'éclipser.

    Néanmoins, je sentis une paire d'yeux braquée sur mon dos aussi longtemps que je fus dans leur champ de vision. Pour la première fois, je n'avais pas l'impression d'être la plus malheureuse.


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